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Le brocanteur de la rue Sainte-Marthe  

une fantaisie policière de Quentin SOPRANO

Résumé des épisodes précédents :

De passage dans le quartier Sainte Marthe, comme tous les premiers mardis de chaque mois, Quentin Soprano, apprend que la Brocante de Jasper est restée fermée sans raison depuis deux semaines et que Maud, sa soeur ne l'a pas remplacé comme à l'accoutumée.
Il n'a pas le temps d'en savoir plus que l'enseigne de l'échoppe tombe à terre mettant le quartier en émoi. Celle-là est heureusement récupérée par Edmond, l'ébéniste.
Cette chute subite vient corroborer l'étrangeté de la disparition du brocanteur.
Quentin Soprano démarre son enquête à "la Sardine" auprès de Betty, la fleuriste, il semblerait qu'elle ait pu avoir avoir une liaison avec le disparu .

<=   Chapitre 2 : Edmond   =>


photographie de Maëlle Marvaud - Cliquer pour l'agrandir

Le quartier de la rue Sainte Marthe, est pour moi empli de souvenirs. C'est effectivement ici que j'ai passé mes belles années estudiantines lors desquelles, tout en suivant de fumeuses études de psychologie, j'ai exploré Paris et surtout moi-même.

J'habitais alors une petite chambre sordide qui me paraissait un paradis puisqu'effectivement j'y goûtais la liberté.

Tous les matins je démarrais ma journée en prenant un café à La Sardine. Ce n'était pas Annie et Paulette qui en étaient les gérantes, à l'époque, mais Anselme et Barnabé. Si je ne me souviens pas exactement de leurs visages, je me souviens tout à fait de mon émoi de les voir tous deux semblant vivre en toute quiétude leur vie de couple au nez et à la barbe de tous. En ce temps-là, rappelons-le, la pédérastie, c'est ainsi qu'on la nommait, était encore pénalement condamnable.

Curieusement, un certain nombre d'années plus tard – je n'ose vous dire combien – il semble que rien n'a changé ici. Les visages eux-mêmes, sous des traits différents semblent identiques. Il est vrai que, dans le quartier, certains métiers ont malgré tout quelque peu évolué. Je ne vois plus le rémouleur passer, ni encore le vitrier, porteur de ses carreaux tel un escargot de verre, qui déambulait deux fois par semaine dans les ruelles en criant "Vitrier ! Vitrier !"

Je suis resté plus de vingt ans sans venir ici.

Depuis une année, un peu plus peut-être, je viens y trainer mensuellement mes guêtres. Et c'est donc le mois dernier que j'ai appris la disparition du brocanteur – oui, je sais, j'ose appeler "disparition" le fait que celui-ci se soit momentanément absenté de sa boutique, mais l'avenir me donnera raison, vous verrez !

Ce matin, je décide de retourner sur les lieux pour voir ce qu'il en est, d'autant que nous sommes mardi matin et que ce mardi est précisément le premier mardi du mois... de juillet, cette fois-ci. Cette mystérieuse disparition est-elle avérée ?

De loin je l'aperçois. Mon sang ne fait qu'un tour et une légère excitation s'empare de moi : le rideau du brocanteur est toujours tiré !

Je passe rapidement à la libraire de Catherine, y achète le dernier Vargas et décide d'aller taper la causette chez Edmond l'ébéniste, gardien malgré lui de l'enseigne parabole du cher disparu.

Une fois n'est pas coutume, celui-là est à sa boutique. Lorsque je viens me présenter à son seuil, je manque d'être renversé par un quidam qui en sort d'un pas leste et qui n'a pas l'air content.

Un peu interloqué, et sans attendre que la porte claque derrière le visiteur, je pénètre dans l'échoppe où Edmond, la mine dépitée et les bras pantelants me reçoit maintenant comme le sauveur.
‒ Eh bien dites donc, commence-t-il.
‒ Que se passe-t-il ? je l'interroge alors pour l'engager à déverser les causes de sa prostration.

Edmond m'explique alors que l'individu qui vient de sortir, après de premiers échanges cordiaux, s'est emporté lorsqu'il a appris que les restes de l'enseigne du brocanteur n'étaient pas à vendre sans l'accord de celui-ci et que la somme rondelette proposée ne ferait rien à l'affaire.

‒ Incroyable ! je ponctue alors le récit. Qu'a donc de spécial ce machin pour qu'un inconnu tente de l'acquérir à prix d'or ? Et d'abord, comment a-t-il été au courant du fait que vous en êtes le dépositaire ?

C'est l'internet, m'explique Edmond. Ah l'internet ! L'homme est tombé sur un entrefilet sur la page face-bouc de Betty, vous savez la petite fleuriste, avec une photo de l'enseigne à terre.

‒ Et il est accouru pour l'acheter ?
‒ Exactement
‒ Il vous a dit pourquoi ?
‒ Non.

L'affaire se corse. Y aurait-il un lien entre la disparition du brocanteur et la chute de la mappemonde ?

‒ Et le plus curieux, rajoute-t-il, c'est que la semaine dernière, j'en ai déjà eu un qui s'est présenté à moi pour la même chose.
‒ Pour acheter l'enseigne de Jasper ?
‒ Exactement. C'était un genre d'indien.
‒ D'Amérique ?
‒ Non d'Inde.
‒ Fichtre !

Je profite de l'occasion de ce face à face pour en savoir un peu plus sur Jasper. Edmond ne se fait pas prier.

Lorsqu'il est arrivé dans le quartier, il y a une douzaine d'années, Jasper a comme révolutionné celui-ci : les vides-greniers de la place Sainte Marthe c'est lui, la sardinade des voisins, c'est lui, la fête du cassoulet c'est encore lui.

‒ Mais il a changé vous savez. C'est depuis que sa sœur est arrivée. Cela fait à peu près un an. Faut dire qu'elle n'est pas très avenante la sœurette ! Elle vient d'Argentine. Elle y a habité pendant une vingtaine d'années. Elle a quitté la France il y a très longtemps.
‒ C'est elle qui vous a raconté cela ?
‒ Non, c'est Jasper. Avec elle, je n'ai pas trop de contacts. Personne l'aime trop par ici, vous savez.
‒ Et pourquoi ça ?
‒ Son caractère froid et distant peut-être... alors que Jasper était si enjoué et actif dans le quartier.
‒ Vous parlez de Jasper à l'imparfait, vous avez remarqué ?
‒ Ah oui c'est vrai. C'est que je suis inquiet, je ne sais pas pourquoi, j'ai un mauvais pressentiment. Ce n'est pas dans ses habitudes de fermer sa boutique comme ça sans rien dire. De plus, en général, sa sœur le remplace et là, pas. C'est pas normal.
‒ Sa sœur le remplace d'habitude, mais pas là, je reformule habilement pour l'inviter à développer sa pensée.
‒ Depuis quelques semaines Jasper s'absente de plus en plus souvent. Il a fait venir sa sœur, manifestement. Au début elle ne savait pas trop s'y prendre avec les clients. Souvent elle faisait des impairs, elle se trompait dans les prix et puis elle arrivait souvent en retard ou partait plus tôt. Ce n'était pas une affaire. Ça agaçait Jasper, mais il lui pardonnait. "C'est le métier qui rentre", il me disait.
‒ Ça devait l'agacer effectivement.
‒ Oui.
‒ Et vous n'avez pas ses coordonnées, à Jasper ?
‒ Non, je ne les ai pas.
‒ Personne dans le quartier ?
‒ Peut-être la petite Betty, la fleuriste, vous savez. Ces deux là, à un moment...
‒ Ah bon ? je l'interroge comme si je découvrais la chose.

Mais Edmond est un brave type, il n'aime pas cancaner sur les gens qu'il aime, en tous les cas, pas sur les histoires de cœur.
‒ Oh, vous savez... ce sont juste des rumeurs ! Si l'on devait croire toutes les rumeurs, conclue-t-il rapidement en me clouant le bec.
‒ Je comprends, je lui réponds bougon mais beau joueur.

À jeun, Edmond ne parle pas beaucoup en général, aussi lorsque je l'entends continuer par ceci : "Depuis le temps que je suis dans le quartier, j'en ai entendu des vertes et des pas mûres !" je suis un peu estomaqué de cette proposition qu'il semble me faire en creux : n'est-ce pas le moment de l'interroger sur lui-même ?

‒ Ah oui ? je lui susurre.
Et voilà mon Edmond qui se lance, je n'en crois pas mes oreilles.

‒ Vous savez, il me dit, je suis un gars du Nord, le cinquième d'une famille de huit. Que des garçons ! On a été élevés à la dure. Mon père était violent avec nous. Violent mais juste. Oui, il était juste... Violent mais juste... Remarquez, pour ma mère ce n'a pas du être facile tous les jours. Moi je suis parti dès que j'ai pu, j'ai fait mon apprentissage ici-même vous savez ! Avec Monsieur Fernand. Pauvre Monsieur Fernand. Il s'est fait prendre par la radiale. Il a dit c'est pas grave. Il a pas voulu aller à l'hôpital. Mais après ils ont du lui amputer la main. Le travail, ça a été terminé pour lui alors. Et il m'a proposé de reprendre la boutique. Et c'est ce que j'ai fait. Et vous voyez, j'y suis encore. Quarante ans après, j'y suis encore.
‒ Ça c'est de la fidélité.
‒ Ça oui, ça fait quarante ans, dites-donc.
‒ Et Monsieur Fernand ?
‒ Il est mort quelques années après. Pendu.
‒ Oh la la. Ici dans la boutique ?
‒ Oui, au sous-sol.
‒ Vous devez être un des plus vieux artisans du quartier alors ? je l'interroge alors en guise de digression.
‒ Non, pas un des plus vieux, je suis LE plus vieux, nuance !

Observant alors le regard d'Edmond se diriger vers la pendule et du coup, pointant le mien dans la même direction, je constate que l'heure de l'apéritif arrive, et j'imagine qu'Edmond se fait la même réflexion que moi. Mais alors que je le vois prendre son souffle, certainement pour m'inviter à continuer cette conversation au comptoir, je le coupe dans son élan :

‒ Merci Monsieur Edmond, ça a été un vrai plaisir de parler avec vous et de partager ces moments que vous avez vécus ici.
‒ J'allais vous proposer, commence-t-il alors.
‒ Je suis attendu pour déjeuner, ça aurait été avec plaisir. Une autre fois certainement, je botte en touche platement.

Edmond est déçu bien sûr, mais il fait mine de rien.

Dans le quartier, depuis qu'il a failli y rester après être tombé dans un coma éthylique, à la fin de l'année dernière, tout le monde s'y met pour éviter de tenter Edmond. Toutefois, il ne faut pas y aller trop directement, ça le met en colère. "Je fais ce que je veux de ma vie !" il dit. "Je préfère crever bourré et heureux, que vivre malheureux et à la flotte !"

On sourit, on rigole parfois de ses sorties d'alcoolique en fin de cuite mais au fond, chacun sait que tous se sentiront responsables si Edmond passe l'arme à gauche avec cinq grammes dans le sang.

Quant à moi, comme tous les premiers mardis du mois depuis six mois, il me faut maintenant aller retrouver Belle-Maman qui occupe mon salon, et ce depuis qu'elle s'est entichée d'un petit coiffeur pédé de la rue de Sèvres qui lui fait les plus belles couleurs de Paris et lui réserve ses services mensuellement.

Je réalise aujourd'hui que le rituel commence à m'agacer. En réalité, les ronds de jambe que Jean-Christophe m'impose, de par leur régularité deviennent assommants. Je décide donc, dans un élan de rébellion, de ne pas retraverser la Seine : je vais aller au cinéma, aux cinq Caumartin, à la séance de 14h, ils y jouent "les cerfs-volants de Kaboul". Jean-Christophe déteste ce genre de film, je fais une pierre deux coups.

La suite dimanche prochain...




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